La blockchain va vous faire aimer votre voisin.

La technologie change le monde. Comme internet en 1993, la Blockchain est une technologie mutagène qui va apporter son lot de changements plus ou moins profonds en fonction des secteurs d'activité en accélérant et prolongeant la mutation digitale. Mais avec la Blockchain, c'est d'un rôle différent pour l'Etat et ses "tiers de confiance" historiques dont on parle. On assiste à naissance d'une démocratie bien plus impliquante que les démocraties directes ou représentatives et que l'on pourrait appeler la "Démocratie Peer-to-Peer" en résonance avec une nouvelle "économie peer-to-peer" ... bien plus que circulaire.

2020 : Le début de journée de François

François vient de se réveiller. Machine à café, consultation de son portable. Mais au contraire de ce qu'il faisait en 2016, ce ne sont plus les e-mails ou son compte Facebook ou LinkedIn qu'il consulte ce matin en premier. C'est la production des panneaux photovoltaïques installés dans son jardin et l'utilisation qui en a été faite qu'il regarde au plus près : combien de kWh ont été produits la veille ? Quels voisins en ont achetés ? Qu'ont-ils produit de leur côté ? Quel est son niveau de compte-épargne-énergie ? Celui de son fond de pension? Car en 2016, trois événements déclencheurs se sont produits :

  1. le premier projet photovoltaïque dans le monde (Dubaï) a produit de l'électricité à 5 centimes d'euros le kWh (vs. les 15 cts de tarif public en France) grâce aux effets d'échelle de la production chinoise. Choc pour les Emirats aussi : le pétrole devait être à $10 le baril pour être compétitif ...
  2. la Blockchain s'est répandue pour authentifier la production et la consommation de l'électricité
  3. un cadre légal pour l'auto-consommation a été donnée par un décret de la CRE (Commission de Régulation de l'Energie) à la fin juillet .

Trois événements qui, combinés, ont ouvert la porte à la possibilité pour chacun en France d'installer des panneaux en fond de jardin en bénéficiant des effets d'échelle des productions chinoises. En 2017, François a rapidement fait ses calculs et installé 230 m2 de panneaux au fond de son jardin. 30 kWc de puissance, 40 MWh produits tous les ans pendant 20 à 40 ans. Et plus précisément en token ou crypto-kWh, une crypto-monnaie similaire au Bitcoin mais pour l'énergie.

2020 : "L'énergie digitale" comme colonne vertébrale d'un nouveau voisinage

En parallèle, ses voisins ont commencé à mettre leur compétence et temps disponibles à disposition de tous dans la commune. Là aussi, la blockchain est venu certifier ces heures (et fabriquer des "crypto-heures") passées à donner des cours à domicile ou bien venir faire une réparation d'installation électrique. Et depuis 2017, il ne paye plus pour cela. Ou plus exactement il échange son électricité contre ce temps des voisins après que tout le monde se soit mis d'accord sur "une crypto-heure = 100 crypto-kWh". Ou contre leurs légumes (1 crypto-kg = 0,1 crypto-heure). Ou des réparations de sa voiture. Et il lui arrive par moment d'avoir des besoins d'argent comme la semaine dernière pour un voyage à Paris. Il a converti une partie de ses crypto-kWh en bitcoins puis en euros pour partir en famille. Et il aide maintenant un de ses voisins qui envisage de faire comme lui mais avec du solaire thermique pour produire de l'eau chaude sanitaire collective en utilisant des panneaux thermiques et sa piscine ... pour le stockage de cette énergie solaire bien plus rentable à produire que l'électricité.

Même les pompiers bénévoles de la commune s'y sont mis suite à l'initiative du maire : crise du bénévolat ? Valorisons le temps de disponibilité demandée ! "24 h de dispo = 5 heures de temps de travail" a été la règle adoptée localement. Et les médecins n'ont pas tardé à demander la même chose. Le système de collecte et de tri a rapidement suivi grâce aux crypto-points gagnés, convertibles en énergie ou temps ou ... monnaie ancienne.

Mais ce qui a le plus intéressé François dès le début de ce mouvement de fond a été la possibilité qu'il avait de choisir la destination de sa production. Il y a deux ans, un de ses voisins au chômage est arrivé en fin de droit. Il l'a aidé, à sa manière, en lui fournissant son électricité gratuitement pendant tout l'hiver alors qu'il était tombé, comme 6 millions de foyers en France, dans la précarité énergétique. Pareil quand il s'est agi d'envoyer son fils en voyage linguistique, il a utilisé une partie de son solde de crypto-kWh pour cela. (pour plus de détails sur les volets eau chaude sanitaire ou économie d'énergies, voir un post précédent : l'application au domaine de l'énergie).

2020 : l'apparition du fond de pension ... communal.

En 2018, le système a fait tache d'huile et a été adopté par toute la commune. Des mobilisations et implications nouvelles sont apparues pour tous les habitants de la commune. Et au-delà du choix individuel laissé à chacun, de la valorisation visible par tous de son temps, de la nouvelle mise en relation avec ses voisins, une grande nouveauté a émergé. Une nouveauté à laquelle personne n'avait pensée : le système était globalement excédentaire et produisait une épargne de crypto-monnaie locale (somme d'énergie surabondante, de produits agricoles, d'artisanats, d'événements culturels bénévoles, ...). Un vote, électronique et blockchainé bien sûr, a été mis en place et a permis de décider l'allocation de ce stock : 40% mis de côté pour améliorer les retraites des habitants dans le futur, 10% investis dans de nouvelles productions collectives d'énergie sur les terres communales, 10% pour les routes, 20% pour les start-ups créées localement, 10% pour la cantine et 10% pour la sécurité. Et tout cela est revisité par chacun à tout moment, en fonction de son poids et de sa contribution. C'est une sorte de conseil municipal permanent mais avec les 600 âmes qui le composent et qui votent. La commune venait d'inventer les fonds de pensions municipaux, soutien bien utile à la baisse des crédits de l'état constaté depuis 10 ans.

2017 : ces 5 fonctions essentielles de la blockchain qui génèrent tous les usages

On sous-estime en permanence la capacité qu'ont les technologies à générer du changement de comportement, à défaut de "changer le monde" qui change tout seul, merci pour lui, comme la planète continuera sans nous, merci pour elle. Le phagocytage du temps de cerveau commencé avec le Ipod et accéléré par l'avènement du smartphone en est l'exemple le plus violent et récent qui soit. Revenons 10 ans en arrière dans une rame de métro. 5-10 journaux ou livres sortis. Aujourd'hui, 3-50% des paires d'yeux rivées sur leur smartphone. Et pour la moitié sur des jeux.

La Blockchain ne sera pas aussi visible dans les années à venir. C'est une couche technologique sous-jacente à toutes les utilisations d'objets connectés et les transactions entre individus et sociétés. La compréhension de son fonctionnement n'est pas essentielle pour envisager ses utilisations (observatoire-blockchains.com pour cela). En revanche, il est utile de définir ses fonctions possibles, comme cela a été le cas pour internet en 1991-3 avec l'interaction homme-écran via la souris et le HTML, la définition des protocoles TCP-IP ... Impossible à l'époque de prévoir tous les usages : un début avec des pages de présentations interactives, puis les transactions commerciales à distance (Amazon-1994), des moteurs de recherche (Altavista-1995) ou des annuaires, des forums d'échange ...

Les 5 fonctions essentielles qui génèrent les usages de la blockchain sont :

  1. Authentifier la validité de transactions ou d’évènements par le chiffrement des données et la mise en place d'un tiers de confiance non plus concentré comme pouvait l'être l'Etat, une banque, un notaire, une assurance, l’INPI, la SACEM … mais distribué entre de multiples machines ou utilisateurs.
  2. Donner accès à l'historique certifié de ces transactions ou évènements ce qui est important pour des usages de traçabilité ou de validation des composants d'un produit.
  3. Créer des monnaies pérennes et multi-support (appelée "token" et crypto-kWh dans le cas de l'énergie) qui sont convertibles en "monnaie ancienne" comme l'euro.
  4. Enregistrer des informations externes (e.g. météo), générer des alertes et actions, décider de manière autonome et automatique de conduites à tenir ... 
  5. Permettre de transmettre une décision ou de voter une destination pour le bien créé ou le temps alloué (e.g. voter le don des kWh produits à un voisin dans le besoin comme mentionné en ouverture).

2017 : la blockchain donne naissance à une nouvelle souveraineté individuelle

De par ces fonctions et surtout la 2 et la 5, l'argent qui jusque là n'avait pas d'odeur, vient d'acquérir une double odeur : celle de son origine et celle de sa destination, chose qui est susceptible d'être très utile à des organismes supranationaux comme la Banque Mondiale ou la CEE, tant pour la traçabilité amont (l'origine et la non-contrefaçon) que pour la traçabilité aval (bonne utilisation des fonds). Et contrer ainsi le blanchiment, la corruption et la contrefaçon (cette dernière, juste pour les médicaments, tue 700 000 personnes par an dans le monde).

Le texte séminal de Nakamoto date de 2008 et fait suite à la crise des subprimes : il décrit le bitcoin qui est la monnaie virtuelle et l'ancêtre de la Blockchain. C'est aussi à ce jour la plus grande "proof of concept" qui existe de cette technologie. Le texte précise l'objectif affirmé de la disparition des banques et de leur intermédiation coûteuse. Ce qui efface de facto le tiers de confiance en le mutualisant entre tous les participants. Et remet donc l'individu au centre de l'épure. Les germes d'une nouvelle souveraineté individuelle sont plantés en contrepoint de la démocratie initiée par les Athéniens et de la destruction du tiers de confiance poursuivi par Nakamoto.

Les dangers pour les acteurs historiques ... Uber compris.

Cet effacement des tiers de confiance ne s'arrête d'ailleurs pas à tous les organismes porteurs d'une autorité issue de l'Etat : tous les systèmes en étoile (les fameux hubs) sont à risque actuellement. Après tout, quand l'achat est fait sur eBay ou auboncoin.fr, c'est bien au site que vous accordez une confiance pour la bonne réalisation de votre transaction à venir (une bonne notation sur eBay permet d'ailleurs de vendre 7% plus cher qu'un vendeur sans notation ou réputation). Openbazar permet la mise en relation directe sans intermédiaire, une "place de marché sans place" ! Et la plateforme est disponible en open source. Avec tous les réglages possibles du mode de paiement certifié ou pas, le mode d'arbitrage en cas de conflit... Je vous laisse réfléchir à l'application spécifique à d'autres environnements (agricole, littéraire, conseil, propriété intellectuelle ...) et aux créations de start-ups qui peuvent en découler... La blockchain devient l'outil parfait pour ubériser Uber, AirBnB, Blablacar, Booking...

"Blockchainer" et "tokeniser" vont rapidement remplacer "Ubériser."

La nouvelle "Economie Peer-to-Peer", plus que "Economie circulaire".

En poussant un peu plus loin la réflexion, c'est un vieux fantasme communautaire des années 60 qui refait surface mais doté d'une vitalité nouvelle. Car en fait, en proposant ses produits fabriqués à la maison, son temps libre pour les autres et la "Commune", ses biens comme une tondeuse ou voiture, ses compétences pour conseiller des voisins sur les finances ou l'orientation des enfants, sa disponibilité 24h/24 pour intervenir en urgence chez un voisin pour une fuite d'eau ou un incendie... on retrouve le troc et le fonctionnement de la quarantaine de SEL (Système d'échange local) qui existent actuellement en France avec des modalités différentes. Par exemple, un de ces SEL a retenu la minute comme unité et elle est devenue ainsi la monnaie de référence en mettant l'emphase sur le temps comme valeur cardinale pour la communauté.

Mais la blockchainisation de ces SEL et la production des énergies électriques et thermiques donnent une toute autre ampleur au phénomène grâce aux jeu exceptionnel de fonctions que possèdent ce "token" local ou "crypto-monnaie locale" (CML) :

  1. la convertibilité en bitcoin puis en euros (oui, le bitcoin devient l'équivalent d'un étalon-or comme en 1944 lors des accords de Bretton-Woods).
  2. l'universalité de la valeur d'échange de cette monnaie créée localement mais utilisable dans toutes les régions de France et ... pays dans le monde.
  3. le stockage de valeur qui remplace à la fois un fond de pension, un compte-épargne temps, une réserve individuelle ou collective...
  4. l'attribution par chacun d'une destination ou d'un objectif à cette monnaie produite. Chacun choisi l'utilisation ou la combinaison des utilisations possibles de la monnaie nouvellement créée en fonction des options programmées dans la monnaie : don, entraide particulière, constitution capital, rentabilité, réserve, route, retraite, tourisme, réceptif, enseignements ...

On peut percevoir la puissance de la souveraineté individuelle qui se met ainsi en place : chacun n'a plus seulement le poids de son vote une fois de temps à autre mais une réelle implication à hauteur de sa contribution et des choix de destination de la valeur qu'il vient de créer avec son installation énergétique, la mise à disposition de son temps et de ses compétences, sa production agricole ou d'élevage, ses biens sous-employés et maintenant partagés comme une voiture, une tondeuse, une scie circulaire, une machine à laver... De circulaire, l'économie a basculé dans un tissu d'interactions entre tous les acteurs locaux. L'économie peer-to-peer a pris le dessus.

Des conseils municipaux permanents et une implication nouvelle de la famille 

Les conséquences pour la vie locale et les prises de décision sont vertigineuses. On s'éloigne du monde purement capitalistique, avec ses "ROI-ROCE-TRI-NPV-WACC" classiques, pour inciter à l'échange et la fabrication de lien entre voisins plus ou moins distants, développer la logique humanitaire en aidant ses proches (ou pas) dans le besoin (aspiration profonde des Français qui font partie des plus grands donneurs de la planète), accélérer à la logique participative en suivant et votant quand on le souhaite. Ce qui créé les composantes nouvelles de cette démocratie peer-to-peer :

  • Existence d'un conseil municipal et/ou du village et/ou conseil de l'immeuble et/ou conseil de famille ... permanents. 
  • Suivi en temps réel des allocations (qualité et quantité) et des impacts de ces allocations avec des modifications en cours de route ... si le concepteur du micro-contrat l'a anticipé.
  • Projection collective dans le futur avec le choix de stockage, d'investissement, d'utilisations concrètes, de mutualisation pour assurance, dons ... les questions de tout agriculteur à la fin d'une récolte : je replante, je mange, je vends, j'échange, je donne aux oeuvres ... 

La figure qui vient, au delà du hameau calme de l'extérieur mais bouillonnant de l'intérieur, est celle des pionniers américains qui unissaient leurs forces dans un monde hostile. Et il le faisait de manière simple : en mettant tous les soirs les carrioles en rond, chacun prenant sa part de défense de la communauté, de consolidation des liens, de partage de la nourriture, de l'éducation des enfants ... Notion de communauté très forte aux US et qui a été perdue en France par manque de mise en avant politique et pourtant l'étymologie de certains mots ne trompent pas : "communal".

De la société de consommation à la société collaborative

Sans vouloir reprendre la pensée de Ralph Nader qui a révolutionné la société de consommation en son temps, on voit se modifier le rapport de force ancestral avec les pouvoirs publics et la possibilité d'influer sur les utilisations à venir de l'argent collecté et produit tout au long de l'année. De la société de consommation où le consommateur vote avec son argent et ses pieds (ou souris) tous les jours, la bascule s'effectue vers un monde où le "contribuable" "contribue" de manière éclairée, plus riche (que la seule finance) et bien plus active en encapsulant dans son paiement une information sur la destination souhaitée des fonds. Un monde où la souveraineté nationale est recentrée sur quelques fonctions régaliennes (justice, armée, police, ...) et challengée par cet écrasante masse, un quatrième pouvoir très diffus, somme des souverainetés individuelles qui deviennent indépendantes et autonomes. Et avec les problèmes de sureté nationale que cela peut poser.

1000 votes annuels s'ajoutent aux 1000 actes d'achats de l'année

Les Romains avaient l'habitude de dire "Nihil nove sub sole" et on pourrait probablement rajouter ou renverser la proposition par ces moments de transitions énergétiques aussi bien que démocratiques par "nuvum ad solem venit" soit en bon français courant

"Rien de nouveau sous le soleil" devient en 2017 "le nouveau vient du soleil". 

Ce qui, dans une boucle circulaire dont la symbolique ou la sémantique a parfois le secret, est dans la droite lignée du roi-soleil ou du siècle des Lumières qui pourrait éclairer cette nouvelle forme de société du XXIème comme elle a régenté le XVIème siècle ou bien les dynasties pharaoniques. Et faire regarder les voisins très différemment, et peut-être même les apprécier et, pourquoi pas, les aimer.

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